Le discus, un poisson mal nourri?

Le discus (Symphysodon aequifasciatusdiscus et tarzoo) est l’un des poissons emblématiques du hobby aquariophile. Ces grandes galettes bariolées sont pourtant réservées à des aquariophiles confirmés tant leur maintenance est contraignante. Si je peux comprendre qu’ils demandent une eau particulière, très douce et chaude, je ne comprends pas comment ils peuvent être aussi sensibles aux maladies et aux parasites, ni pourquoi ils demandent une eau aussi « propre ». En effet, le basin amazonien n’est pas spécialement connu pour son eau cristalline, elle est toujours très chargée en matière organique et en tanins, notamment dans les petites rivières et les marais où l’on rencontre le discus. Je peux comprendre qu’un poisson de torrent de montagne demande une eau particulièrement propre mais de tels besoins pour un poisson de jungle humide échappent à ma compréhension.

Des discus en aquarium. Crédit: Paolo Neo.

Car oui, à ma connaissance le discus est LE poisson le plus difficile à maintenir.

Mais bon… Je n’ai jamais élevé de discus et mon interrogation n’est pas allée beaucoup plus loin. Après tout, c’est le poisson qui dicte ses besoins. Mais un commentaire laissé sous l’article consacré aux galettes du site SeriouslyFish m’a intrigué. La traduction est amateur et le message d’origine est écrit dans un anglais maladroit. J’ai essayé de garder les tournures de phrases d’origine pour ne pas en travestir le sens.

Un discus à l’Aquarium de la Porte Dorée, à Paris. Crédit: Thesupermat.

Par Sverting  le 5 février 2013 à 15:23

Alan, le régime que vous proposez, c’est des conneries 😉 (ndt: 70% de cœur de bœuf, 15% de morue, 10% de crevettes et 5% de petits pois). C’est étrange,  rarement personne ne pense aux conséquences d’une nourriture à base de viande d’animaux à sang chaud sur (la plupart) des poissons. Dans le cas des discus, les résultats d’un tel régime sont une croissance et une coloration exceptionnelles … Tout plus grand et mieux que dans la nature. Alors … ça a l’air étrange, n’est-ce pas? En Amazonie, où ils peuvent manger ce dont ils ont envie et ce dont ils ont besoin, ils sont plus petits, tout en n’étant  pas sous-alimentés.

Autre chose, dans son habitat naturel, le discus est une espèce plutôt rustique. Il arrive à éviter tout problème avec les parasites. Pourquoi donc?
Le régime alimentaire bien sûr! Parce que LE DISCUS EST UNE ESPÈCE PRINCIPALEMENT HERBIVORE!

Comment?! De quoi parlez-vous? Blasphème! Au bûcher!

Beaucoup de dissections de discus sauvages ont été faites. Pour les polonophones, je vous propose le lien suivant:

http://krytykaakwarystyczna.wordpress.com/zywienie-ryb-moze-wreszcie-niektorzy-zrozumieja-ze-czyli-czym-odzywiaja-sie-przedstawiciele-rodzaju-symphysodon-w-naturze/

Les aliments non digérés ont été analysés par Crampton. Verdict, à la saison des pluies, 77% de la nourriture était constituée de détritus et de végétaux, 5% de décapodes, 10% de larves de chironomes, 8% de matière ligneuse, d’insectes et de crustacés… A la saison sèche, l’équilibre dévie sur les insectes et les crustacés (seulement 55% de détritus / matière végétale).

Leurs intestins ne sont pas construits pour digérer la chair des animaux à sang chaud. Ils sont typiques d’un herbivore.

Quel est le BON RÉGIME?

  • de la spiruline;
  • de l’épinard;
  • des petits pois;
  • d’autres légumes;
  • des crevettes;
  • des larves de moustiques;
  • des vers de vase rouge;
  • du krill.

Aucune chair de poisson n’a jamais été trouvée dans l’estomac d’un discus sauvage.

Il n’est donc PAS RECOMMANDÉ de leur donner:

  • du poisson.

Et il NE FAUT PAS leur donner:

  • du coeur d’animaux à sang chaud;
  • toute autre partie d’un animal à sang chaud.

Cela les rend malades, désoriente leurs organes, surtout le foie. Un régime inapproprié est la raison pour laquelle le discus est considéré comme un poisson difficile à reproduire. C’est pourtant facile! Vous devez juste leur faire suivre un régime normal! Celui auquel ils étaient constamment exposés depuis des milliers d’années.


Je suis allé voir le lien qu’il propose. Je ne parle pas (et surtout je ne lis pas) le polonais bien que je connaisse quelques jurons dans cette langue, mais mon ami Google m’a aidé. Il s’agit d’un article de Dr. Marta Mierzeńska, diplômée de l’Université Jagellon de Cracovie et rédactrice de la revue Tanganika MAGAZYN et paru dans le blog Krytyka Akwarystyczna (Aquarium Critique/Sceptique en français).

Le périphyton, constitué d’algues, de champignons et de débris végétaux et la principale source de nourriture du discus lors de la saison des pluies. Photo prise dans la Sèvre Niortaise en France. Crédit: Lamiot.

Je ne vais pas vous faire l’affront de traduire l’article en entier puisque Sverting l’a déjà plutôt bien paraphrasé (et parce que c’est un peu illégal), je vous invite néanmoins à en lire la traduction automatique, parfaitement digeste. Et puis c’est sourcé, ce qui est bien.

Marta souligne la différence qu’il y entre le régime naturel d’un poisson et celui qui lui est administré en aquariophilie. Le second est généralement choisit pour que les poissons grandissent ou se reproduisent plus rapidement, mais qu’il n’est pas toujours sans conséquences. Et les aquariophiles ne sont pas à blâmer, ils ont rarement accès aux informations de terrain et font ce qu’ils peuvent de manière empirique.

Lors de la saison sèche, quand les algues poussent mal, le discus se tourne vers les larves de chironomes appelés vers de vase rouges. Crédit: Slimguy.

Doit-on coller aux traditions aquariophiles ou aux observations de terrain? Je vous invite fortement à en discuter dans les commentaires et à partager cet article auprès d’aquariophiles ayant beaucoup plus d’expérience que moi concernant les discus. Et si quelqu’un maintient déjà ses discus avec un régime « naturel », j’aimerais pouvoir discuter avec lui, de même tenez-moi au courant si vous souhaitez faire le test vous-même.

 

La patate douce, premier OGM

Vous connaissez sans doute la patate douce, ce tubercule qui revient petit à petit à la mode. Rose, orange ou violette, sucrée, salée, au four ou à la poêle, chaque variété et chaque culture ont leur recette. On peut même l’utiliser comme plante ornementale, comme filtre d’aquarium (sisi) ou en faire un carburant ! Son histoire est passionnante, et je vais vous la conter.

Différentes variétés de patates douces à Padangpanjang. Crédit: Ivan Atmanagara.

La patate douce (ou Ipomoea batatas) est une plante de la famille des Convolvulacées. La fleur, en forme de cône, et son port de plante grimpante ne sont pas sans rappeler les liserons, plantes très communes dans nos rues et jardins et faisant partie de la même famille. Mais ce qui différencie la patate douce de ses cousines, c’est son tubercule farineux. Si certaines Convolvulacées possèdent aussi des racines comestibles, seule Ipomoea batatas produit cette large racine ayant fait le tour du monde. Cette caractéristique est récente, on estime son apparition à il y a environ 8000 ans, époque à laquelle les Amériques étaient déjà habitées. Un battement de cil dans l’histoire du vivant.

Une patate douce en fleur à Hong Kong. Crédit: Earth100.

Que s’est-il donc passé il y a 8000 ans? Pour le savoir, il va falloir parler d’un autre acteur de l’histoire, l’agrobactérie ou Agrobacterium tumefaciens. Ce microbe est un pathogène des plantes, mais son moyen d’action est assez particulier. Les bactéries possèdent un unique chromosome circulaire qui contient l’essentiel de leur génome. Le reste est réparti sur de petits fragments d’ADN appelés plasmides. Ces plasmides peuvent être échangés entre bactéries ce qui permet à une mutation de se propager rapidement (c’est comme ça qu’apparaissent les souches multi-résistantes aux antibiotiques). L’agrobactérie possède un plasmide particulier qu’elle peut transmettre aux cellules végétales, qui modifie leur ADN en y insérant des gènes de la bactérie.

Des agrobactéries sur une cellule de carotte. Crédit: A. G. Matthysse, K. V. Holmes, R. H. G. Gurlitz.

Les cellules infectées vont alors se multiplier et former une tumeur, ou galle (pas grand-chose à voir avec nos tumeurs cancéreuses !), dont le but est de nourrir les bactéries. Les plantes sont généralement infectées au niveau des racines, mais pas au niveau des fleurs, la modification génétique est locale et n’est pas transmise à la descendance. C’est après avoir étudié cette bactérie et la patate douce que les premiers Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) ont vu le jour. Ils ont permis de mieux comprendre la génétique des plantes.

Tumeur sur une rose. Crédit: PaleCloudedWhite.

Il y a 8000 ans, un plant d’Ipomoea d’une espèce aujourd’hui disparue a été parasité par une agrobactérie. Par hasard, la modification génétique a été placée de telle sorte qu’elle ne gêne pas le développement de la plante. Comme d’habitude, la racine de l’Ipomoea s’est mise à produire beaucoup de cellules. Les cellules végétales pouvant facilement changer  de fonction, certaines cellules de la tumeur ont développé une tige, sur laquelle se sont formées des fleurs. Bref, la modification génétique s’est transmise à la génération suivante, sans aide de la bactérie. Depuis, chaque plan d’Ipomoea batatas forme un gros tubercule sucré et farineux, qui ne sert plus à nourrir une bactérie parasite mais à stocker des réserves d’énergie pour la plante. Les patates douces sont apparues.

Ipomoea trifida, l’espèce sauvage non tubéreuse la plus proche de la patate douce. Crédit: Barry Hammel.

3000 ans après commence la domestication de la plante, qui aura beaucoup de succès en Amérique Centrale et en Amérique du Sud. Il faut dire que la plante est assez résistante, facile à cultiver, à multiplier, à cuisiner, et pour couronner le tout, toutes ses parties sont comestibles et riches en nutriments.

Dulce de batata au chocolat, un dessert traditionnel en Amérique du Sud. Crédit: Gveret Tered.

La patate douce a quitté le double continent américain au premier millénaire de notre ère pour s’installer en Polynésie, d’où elle s’exportera à Hawaï et en Nouvelle-Zélande puis en Asie du Sud-Est. Elle est importée en Chine à partir des Philippines en 1594 pour pallier de mauvaises récoltes. En 1735, on en consomme aussi au Japon et le Shogun en plante dans son jardin personnel. En 1764, c’est en Corée qu’elle s’installe. Elle est cultivée en Inde au moins depuis le XVIème siècle et on a longtemps cru qu’elle en était originaire, bien qu’elle n’y pousse pas à l’état sauvage. De là elle sera exportée en Afrique où elle est encore consommée.

Une pâtisserie japonaise à la patate douce. Crédit: Laitr Keiows.

Le tubercule transgénique n’arriva réellement en Europe qu’avec la découverte des Amériques par les Espagnols et est encore cultivée au Portugal. Dans les colonies qui deviendront les Etats-Unis d’Amérique la patate douce sera très appréciée, mais étant considérée comme un aliment de pauvre, elle sera remplacée par la pomme de terre. Elle est néanmoins cultivée pour produire des biocarburants.

Des frites de patate douce accompagnant un burger végétarien. Crédit: Bandita.

Aujourd’hui elle est surtout cultivée et consommée en Asie mais revient à la mode dans nos contrées. Elle est beaucoup cultivée en tant que plante ornementale, que vous avez sans doute vue dans les jardinières municipales. Les variétés à grandes feuilles en cœur vert fluo ou en trident pourpre fleurissent de nombreuses villes à la belle saison.

Ipomoea batatas ‘Sweet Caroline Red’. Crédit: David J. Stang.

Et puisque je parle pas mal d’aquariophilie sur ce blog, parlons d’une étrange pratique américaine. L’aquariophilie à la burger est très technique, beaucoup y maintiennent des poissons gigantesques, avec de puissants filtres. Avec la mode de l’aquascaping, les plantes font leur grand retour, mais rarement plus qu’une décoration supportée par des engrais et une injection de CO2… A l’exception de la patate douce ! Un certain nombre d’aquariophiles outre-Atlantique suspendent des tubercules à fleur d’eau pour que ceux-ci développent des racines et absorbent les nitrates irrémédiablement produits par le filtre. La méthode est réputée très efficace bien que je n’aie trouvé aucun chiffre l’appuyant. On sait également que les tiges de la plante peuvent être bouturées dans l’eau et qu’elles peuvent servir de plante en trempette, pratique devenue courante chez les aquariophiles français.

Une patate douce en aquarium. Crédit: Nicky Stedman, tous droits réservés.

ŌpaeʻUla: la crevette de l’extrème

En flânant dans la boutique d’un parc d’attraction comme le Futuroscope, ou sur internet, on peut tomber sur d’étranges sphères de verre scellées renfermant un peu de sable, un squelette de gorgone et quelques minuscules crevettes couleur de sang. Le vendeur dira que cette écosphère coûtant un bras n’a besoin que d’un peu de lumière pour fonctionner, la lumière amenant les algues, les algues nourrissant les crevettes dont les déjections nourrissent les algues. En gros, un cercle vertueux simulant un écosystème complet.

L’arnaque des écosphères

Et cela semble marcher! Pendant plusieurs années, l’innocent acheteur verra les crevettes rousses paître sur la gorgone et sur les vitres d’invisibles algues et animalcules puis quelque chose d’étrange va se passer. Comme tout les crustacés, les crevettes vont muer, mais au lieu de grandir elles vont devenir de plus en plus petites à chaque mue… Avant de disparaître.

Une Halocaridina rubra à coté une exuvie. Par Plantlady223.

Elles viennent de mourir de malnutrition, après deux à cinq ans de souffrance. De même que pour le célèbre poisson rouge (toute proportion gardée), l’extrême résistance de cet animal aux mauvaises conditions de maintenance a fait la richesse de commerciaux peu scrupuleux, sur le dos de clients pourtant bien attentionnés. On remarquera d’ailleurs que sur les dépliants fournis avec les boules et les sites de vente, le nom des crevettes est rarement cité, il manquerait plus que l’acheteur puisse se renseigner sur elle!

Une écosphère scellée.

L’ŌpaeʻUla, de son nom latin Halocaridina rubra est une créature passionnante et parfaitement adaptée à la vie en captivité dans de très petits contenants. On pourrait penser que la crevettes meurt de vieillesse et qu’elle est juste atteinte de l’équivalent crustacé de l’ostéoporose mais il n’en est rien. Bien que cinq ans puisse sonner comme un âge canonique pour un animal de seulement 1cm de long, ce n’est rien en comparaison des vingt ans d’espérance de vie observés en aquarium. D’autres signes de confort et de bonne santé sont absents, comme la reproduction, pourtant très facile en captivité.

La NASA derrière les boules?

On dit souvent que ces écosphères ont été développées par l’agence spatiale étasunienne en tant qu’écosystème autonome. L’origine de cette affirmation est difficile à trouver mais la NASA s’est bel et bien intéressé à nos crustacés. Dans le cadre d’une expérience éducative, une écosphère cylindrique a été envoyée sur la Station Spatiale Internationale en février 2001. Divers groupes d’étudiants au sol ont également maintenu ces crevettes pendant une durée de trois mois. Le but de l’expérience était d’étudier le comportement et le développement des crevettes et des escargots embarqués en microgravité. Il n’est donc pas ici question du développement de l’écosphère, ni d’une durée très longue (H. rubra peut parfaitement se passer de soins pendant seulement trois mois).

L’Autonomous Biological System (ABS) à bord de la Station Spatiale Internationale. Crédit: NASA.

Dans une thèse (de philosophie en microbiologie ??) étudiant la fiabilité et l’efficacité des écosystèmes fermés datant de 1993, Andrew Britain signale que l’agence spatiale et le gouvernement ne sont pas spécialement intéressés par le résultat de ce genre d’expériences, à la différence de l'(ex)URSS et de certaines compagnies privées. Il signale une expérience commencée en 1982 par Hanson et Folsome, avec des crevettes toujours vivantes 10 ans après que leur aquarium ai été scellé, mais l’essentiel des travaux des chercheurs semble se concentrer sur le microcosme des sédiments marins, pas sur les Halocaridina.

Biosphere II, une tentative de recréer un écosystème fermé par l’entreprise Space Biosphere Ventures. Par Colin Marquardt.

Il semblerait bien que la NASA ne soit que peu ou pas impliquée dans le développement de ces boules scellées, mais qu’elles soient le sous produit de la recherche fondamentale en écologie. En effet d’après le site officiel d’eco-sphere, c’est Loren Acker qui aurait remarqué une des fioles de Hanson et en aurait récupéré le brevet. L’écosystème vendu est en effet autonome plusieurs mois si on s’en occupe bien, mais il n’est pas prévu pour tenir plusieurs années (contrairement à ce qui est prétendu par les vendeurs). Que certaines écosphères aient en effet tenu plus de 10 ans n’est pas un gage de fiabilité, pas plus que la survie de certains poissons rouges plus de deux mois dans une boule ne soit un gage de fiabilité de ces dernières.

L’ŌpaeʻUla dans la nature

Mais alors, d’où vient cette étrange crevette et pourquoi est elle si résistante? Pour répondre à cette question il faut se rendre à Hawaï. La légende raconte que sur l’ile Maui vivait une belle femme appelée Popoalaea. Son mari, le guerrier Kakae était suspicieux et violent, rendant la vie de sa compagne impossible. Un jour, Popoalaea s’enfuit du domicile avec une autre femme et elles se cachèrent dans une grotte dont l’entrée était dissimulé dans un trou d’eau.

Une mare anchialine. National Park Service.

Kakae chercha longtemps sa femme et mobilisa tout ses hommes, mais les deux fugitives se cachaient de jour dans la grotte et cherchaient à manger la nuit, le temps de trouver un moyen de quitter l’île. Un jour il surprit les deux femmes alors qu’elles sortaient de l’eau et les tua. L’eau se teint de rouge et depuis lors, tout les printemps à la période où le meurtre a été commis, la marre se remplis de sang!

Halocaridina rubra dans son environnement naturel. National Park Service.

Et c’est bien comme ça que les Halocaridina rubra apparaissent: dans les trous d’eau, de façon saisonnière et surnaturelle, rendant l’eau cramoisie par leur multitude. Avant de disparaître à nouveau, sans laisser de traces. Ces trous d’eau ce sont les mares anchialines, creusées dans la lave poreuse et fissurée de l’archipel de Hawaï. C’est dans le sol des iles et sous les récifs qu’elles vivent, dans des eaux sombres à la salinité changeante, privées d’oxygène et de nutriments. Elles ne sortent que ponctuellement, profitant des algues et bactéries poussant dans les mares.

Ces mares anchialines sont aujourd’hui menacées. L’archipel est de plus en plus urbanisé, les mares sont comblées, transformées en piscines ou élevages de poissons. Mais même lorsque les crevettes semblent avoir disparues, il suffit qu’un nouveau creux se forme dans la roche, qu’une piscine soit abandonnées ou que les poissons aient disparus pour qu’en quelques mois, l’eau redevienne rouge. Car le véritable milieu de vie de l’ŌpaeʻUla n’est pas la surface, mais le socle volcanique fissuré de l’archipel et elles profiteront toujours de la moindre occasion pour ressortir au grand jour. Pourtant d’année en année les eaux se sont de moins en moins rouges et plus de 90% des mares ont été bouchées et ces étranges animaux sont de plus en plus en danger.

Sauvons les petites prisonnières!

J’écrirais bientôt une fiche de maintenance complète sur les ŌpaeʻUla, mais je vous en livre d’ors et déjà la conclusion: c’est vraisemblablement l’animal de compagnie le plus simple à maintenir ever, chez soi comme au bureau ou encore dans un cadre éducatif. Pourtant l’animal est difficile à trouver dans le commerce ou chez des particuliers. Les écosphères, pourtant inadaptées sur le long terme sont vendues très cher (~100€ pour ~15 crevettes à l’intérieur) et les rares éleveurs professionnels européens les vendent à un prix tout aussi rédhibitoires (ce sont justement les fournisseurs des fabricants de boules).

Si l’animal vous intrigue, il est je pense important de ne pas céder à la tentation et de boycotter ce commerce. Évitez également d’en acheter sur place, puisque ce sera généralement à la suite d’un prélévement dans la nature. Prenez votre mal en patience et tournez vous plutôt vers les rares éleveurs particuliers que l’on peut rencontrer, notamment en France.

J’aimerais remercier particulièrement Mustafa du site Petshrimp ainsi que l’équipe de Fuku-Bonsai, deux sites vendant cette espèces de crevettes mais militant également pour des conditions de maintenance correctes et proposant de la documentation sur le biotope et les légendes associées aux ŌpaeʻUla.

Les chromosomes en pagaille de l’hydrobie des antipodes

Chacune de nos cellules contient un  double jeux de chromosomes (2×23), chaque paire contient un chromosome hérité de chacun de nos parents, dont les gamètes (ovule et spermatozoïde) ne possédaient chacune que 23 chromosomes non appareillés. On dit que nous sommes diploïdes (2×n chromosomes) et que nos gamètes sont haploïdes (1×n chromosomes).

Hydrobie des antipodes, observée en Autriche par Alexander Mrkvicka.

La majorité des plantes sont capables de polyploïdie (jusqu’à 24 576×n chromosomes dans certains tissus d’Arum maculatum), mais le phénomène est beaucoup plus rare et dramatique chez les animaux. Certains cas bénins de triploïdie existent chez les mollusques, les batraciens et les oiseaux, chez l’homme cela conduit à une maladie grave. La polyploïdie est la norme chez certaines espèces comme les rats-viscaches tetraploïdes ou encore le xenope. L’haploïdie l’est chez d’autres comme chez les mâles des abeilles, issus d’œufs non fécondés. Quelle n’a pas été ma surprise de découvrir qu’un des animaux que j’avais dans mes aquariums avait une ploïdie… Aléatoire!

Le faux bourdon n’a qu’un seul jeu de chromosomes. Par Waugsberg.

L’hydrobie des antipodes (Potamopyrgus antipodarum)est un minuscule escargot aquatique originaire de Nouvelle-Zélande, mais introduit sur toute la planète en tant que passager clandestin dans les ballastes des navires. Capable de s’adapter instantanément à sa nouvelle eau et se reproduisant à une vitesse folle il finit par étouffer les mollusques indigènes. En effet,  un seul individu est capable de se reproduire seul, pire, il naît avec une douzaine d’embryons déjà en gestation! Comme dans cette horrible création de Darren Cullen⇒

Ce phénomène où une femelle donne naissance à des clones d’elle même s’appelle la parthénogenèse est très courant notamment chez les mollusques. Mais généralement, toutes les femelles (ou tout les individus quand l’espèce est hermaphrodite) en sont capables, ce qui ne semble pas être le cas chez l’hydrobie des antipodes, seules les hydrobies triploïdes en sont capables. Et inversement, ces femelles parthénogénétique sont stériles et ne peuvent pas être fécondées par les rares mâles disponibles.

Coquilles de Potamopyrgus antipodarum, l’escargot invasif. Par Ziggurat

Plus étrange encore, ces mâles sont certes rares mais existent dans toutes les populations, alors que fatalement certaines souches ne devraient être constituées que de clones d’une femelle ancestrale… Il n’en est rien, 50% des souches issus d’une seule mère asexuelle finissent pas donner des mâles à hauteur de 5%. Le phénomène donnant naissance à des mâles dans les populations asexuelles ne semble pas encore connu… Mais ces mâles sont eux aussi triploïdes et produisent à la fois du sperme haploïde et diploïde. On considère généralement que les mâles triploïdes sont stériles mais ce n’est peut être pas le cas. Ces mâles pourraient donner naissance à de nouvelles femelles triploïdes et à des lignées sexuées, a condition qu’ils trouvent une femelle féconde, or les lignées asexuelles triploïdes ne devraient pas en comporter! A moins que le tableau ne soit toujours pas complet, puisque des analyses génétiques ont montré qu’il existait aussi de rares individus tetraploïdes. Ces individus pourraient être des mâles, des femelles sexuelles, des femelles asexuelles ou un mélange.

Certains Melanoïdes tuberculata seraient aussi triploïdes ou tétraploïdes. Par Benutzer Buchling.

Une famille bien compliquée donc chez ce minuscule mollusque. Mais ce ne sont pas les seuls, puisque les Melanoïdes et les autres thiaridés semblent également avoir une ploïdie très variable et des modes de reproductions divers. Cette complexité n’est pas encore très bien comprise, selon beaucoup les mâles devraient disparaître car ils coûtent cher en ressources à produire pour un bénéfice difficile à mettre en évidence.

Les myxomycètes

L’aquarium est un véritable jardin, personne ne peut contrôler avec précision ce qui s’y développe. L’air apporte des spores et les oeufs de durée qui donneront naissance à des champignons, des algues et du plancton. Le sol apporte encore plus d’oeuf et de spores, les plantes, même achetées en magasin apportent elles aussi leur lot de vers, d’escargots et d’insectes. Source d’angoisse pour certains, je préfère m’en émerveiller.

Un invité particulièrement étrange apparaît dans certains bacs au démarrage. Il se manifeste sous la forme d’une fine dentelle blanche, recouvrant les vitres, les plantes ou les décors, avant de disparaître le lendemain et de se reformer à un autre endroit. C’est un myxomycète, une étrange créature avec des caractéristiques de champignon et d’amibe.

Un myxomycète est apparu lors de la maturation de l’un de mes aquariums. Il est d’abord apparu sur la vitre arrière, difficile à atteindre, puis il a a progressivement migré sur la vitre avant. Ce fut l’occasion pour moi d’en faire un timelaps s’étendant sur une demi-heure. On peut très clairement le voir étendre ses filaments à la recherche de nouvelles ressources.

Il est difficile de se prononcer de façon définitive sur l’identité de ce myxomycète. Le département de recherche de JBL, alerté par des photos d’aquariophiles a mené l’enquête, et dans un communiqué de presse de 2011 a identifié la bête comme appartenant au genre Didymium, une identification qui a depuis été retenue par la communauté aquariophile. La bestiole est totalement inoffensive bien que intimidante pour le débutant. Heureusement pour elle, on ne connait aucun produit capable d’en venir à bout!

En fouillant un peu la littérature scientifique, on remarque que ces plasmodes aquatiques sont connus depuis 1992 où deux chercheurs ont identifié Didymium nigripes dans un de leurs bacs (Kappel and Anken 1992). Mais la présence de ces blobs dans les environnements aquatiques est connue depuis le XIXème siècle, parmi les autres espèces observées on peut noter:  Didymium difforme, Didymium aquatile mais aussi Physarum gyrosum, Physarum nutans, et Fuligo cinerea.

Probablement Fuligo septica (fructification). Photo personnelle.

L’identification des souches d’aquarium n’est pas aussi aisée que le prétend le communiqué de JBL et même si l’on peut exclure Physarum,de couleur jaune, rien ne nous dit que les myxomycètes observés sont bel et bien des Didymium. Sous leur forme motile, le plasmode, les myxomycètes sont tous semblables. L’identification se fait à partir des fructifications, semblables à celles des moisissures, encore jamais observées en aquariophilie.


 

Les myxomycètes sont passionnants. Le plasmode n’est qu’une unique cellule géante (jusqu’à 10m²), capable de se déformer, remplie de millions de noyaux. Les chercheurs élevant et étudiants des blobs affirment que ceux ci possèdent un caractère propre et plus étonnant encore, de la mémoire! Cette cellule pulse comme un cœur ce qui permet de transporter les nutriments d’un bout à l’autre de la cellule. Elle peut se déformer en tentacules pour explorer son environnement, tentacules qui se transforment en veines charriant les nutriments. Pour éviter les dépenses inutiles d’énergie, la majorité des veines finissent par se rétracter, ne laissant que de larges  autoroutes de nutriments et d’informations. Placés sur une carte avec des tas de nourriture représentant des villes, il est capable d’optimiser la disposition de ses veines entre les monceaux de nourriture jusqu’à reproduire avec une certaine fidélité les réseaux routiers et les plans de métro.

Physarum polycephalum dans une boite de pétri. A droite, Armillariella mellea, un champignon. Par i-saint

Se nourrissant de bactéries, de champignons et de matière organique en décomposition (en laboratoire ils sont nourris aux flocons d’avoine), ils peuvent également composter les déchets organiques.

Un myxomycète dans une poubelle pleine de papier humide. Par Red58bill.

Bien sur toutes ces expériences sont faites sur une espèce différente de celle(s) que l’on rencontre en aquariophilie, à l’air libre en non dans de la flotte. Physarum polycephalum, l’espèce la plus utilisée peut être rencontrée dans les bois, cueillie et élevée en captivité dans une sorte de terrarium, mais d’autres myxomycètes sont trouvables. Et si vous voyez dans votre aquarium un plasmode, n’hésitez pas à en prélever un bout et à tenter de l’élever dans un bocal dédié, on pourrait bien avoir des surprises! N’hésitez pas à faire part de vos expériences!

Fructification de lait de loup (Lycogala epidendrum) immature, mature et spores. Photo personnelle.