ŌpaeʻUla: la crevette de l’extrème

En flânant dans la boutique d’un parc d’attraction comme le Futuroscope, ou sur internet, on peut tomber sur d’étranges sphères de verre scellées renfermant un peu de sable, un squelette de gorgone et quelques minuscules crevettes couleur de sang. Le vendeur dira que cette écosphère coûtant un bras n’a besoin que d’un peu de lumière pour fonctionner, la lumière amenant les algues, les algues nourrissant les crevettes dont les déjections nourrissent les algues. En gros, un cercle vertueux simulant un écosystème complet.

L’arnaque des écosphères

Et cela semble marcher! Pendant plusieurs années, l’innocent acheteur verra les crevettes rousses paître sur la gorgone et sur les vitres d’invisibles algues et animalcules puis quelque chose d’étrange va se passer. Comme tout les crustacés, les crevettes vont muer, mais au lieu de grandir elles vont devenir de plus en plus petites à chaque mue… Avant de disparaître.

Une Halocaridina rubra à coté une exuvie. Par Plantlady223.

Elles viennent de mourir de malnutrition, après deux à cinq ans de souffrance. De même que pour le célèbre poisson rouge (toute proportion gardée), l’extrême résistance de cet animal aux mauvaises conditions de maintenance a fait la richesse de commerciaux peu scrupuleux, sur le dos de clients pourtant bien attentionnés. On remarquera d’ailleurs que sur les dépliants fournis avec les boules et les sites de vente, le nom des crevettes est rarement cité, il manquerait plus que l’acheteur puisse se renseigner sur elle!

Une écosphère scellée.

L’ŌpaeʻUla, de son nom latin Halocaridina rubra est une créature passionnante et parfaitement adaptée à la vie en captivité dans de très petits contenants. On pourrait penser que la crevettes meurt de vieillesse et qu’elle est juste atteinte de l’équivalent crustacé de l’ostéoporose mais il n’en est rien. Bien que cinq ans puisse sonner comme un âge canonique pour un animal de seulement 1cm de long, ce n’est rien en comparaison des vingt ans d’espérance de vie observés en aquarium. D’autres signes de confort et de bonne santé sont absents, comme la reproduction, pourtant très facile en captivité.

La NASA derrière les boules?

On dit souvent que ces écosphères ont été développées par l’agence spatiale étasunienne en tant qu’écosystème autonome. L’origine de cette affirmation est difficile à trouver mais la NASA s’est bel et bien intéressé à nos crustacés. Dans le cadre d’une expérience éducative, une écosphère cylindrique a été envoyée sur la Station Spatiale Internationale en février 2001. Divers groupes d’étudiants au sol ont également maintenu ces crevettes pendant une durée de trois mois. Le but de l’expérience était d’étudier le comportement et le développement des crevettes et des escargots embarqués en microgravité. Il n’est donc pas ici question du développement de l’écosphère, ni d’une durée très longue (H. rubra peut parfaitement se passer de soins pendant seulement trois mois).

L’Autonomous Biological System (ABS) à bord de la Station Spatiale Internationale. Crédit: NASA.

Dans une thèse (de philosophie en microbiologie ??) étudiant la fiabilité et l’efficacité des écosystèmes fermés datant de 1993, Andrew Britain signale que l’agence spatiale et le gouvernement ne sont pas spécialement intéressés par le résultat de ce genre d’expériences, à la différence de l'(ex)URSS et de certaines compagnies privées. Il signale une expérience commencée en 1982 par Hanson et Folsome, avec des crevettes toujours vivantes 10 ans après que leur aquarium ai été scellé, mais l’essentiel des travaux des chercheurs semble se concentrer sur le microcosme des sédiments marins, pas sur les Halocaridina.

Biosphere II, une tentative de recréer un écosystème fermé par l’entreprise Space Biosphere Ventures. Par Colin Marquardt.

Il semblerait bien que la NASA ne soit que peu ou pas impliquée dans le développement de ces boules scellées, mais qu’elles soient le sous produit de la recherche fondamentale en écologie. En effet d’après le site officiel d’eco-sphere, c’est Loren Acker qui aurait remarqué une des fioles de Hanson et en aurait récupéré le brevet. L’écosystème vendu est en effet autonome plusieurs mois si on s’en occupe bien, mais il n’est pas prévu pour tenir plusieurs années (contrairement à ce qui est prétendu par les vendeurs). Que certaines écosphères aient en effet tenu plus de 10 ans n’est pas un gage de fiabilité, pas plus que la survie de certains poissons rouges plus de deux mois dans une boule ne soit un gage de fiabilité de ces dernières.

L’ŌpaeʻUla dans la nature

Mais alors, d’où vient cette étrange crevette et pourquoi est elle si résistante? Pour répondre à cette question il faut se rendre à Hawaï. La légende raconte que sur l’ile Maui vivait une belle femme appelée Popoalaea. Son mari, le guerrier Kakae était suspicieux et violent, rendant la vie de sa compagne impossible. Un jour, Popoalaea s’enfuit du domicile avec une autre femme et elles se cachèrent dans une grotte dont l’entrée était dissimulé dans un trou d’eau.

Une mare anchialine. National Park Service.

Kakae chercha longtemps sa femme et mobilisa tout ses hommes, mais les deux fugitives se cachaient de jour dans la grotte et cherchaient à manger la nuit, le temps de trouver un moyen de quitter l’île. Un jour il surprit les deux femmes alors qu’elles sortaient de l’eau et les tua. L’eau se teint de rouge et depuis lors, tout les printemps à la période où le meurtre a été commis, la marre se remplis de sang!

Halocaridina rubra dans son environnement naturel. National Park Service.

Et c’est bien comme ça que les Halocaridina rubra apparaissent: dans les trous d’eau, de façon saisonnière et surnaturelle, rendant l’eau cramoisie par leur multitude. Avant de disparaître à nouveau, sans laisser de traces. Ces trous d’eau ce sont les mares anchialines, creusées dans la lave poreuse et fissurée de l’archipel de Hawaï. C’est dans le sol des iles et sous les récifs qu’elles vivent, dans des eaux sombres à la salinité changeante, privées d’oxygène et de nutriments. Elles ne sortent que ponctuellement, profitant des algues et bactéries poussant dans les mares.

Ces mares anchialines sont aujourd’hui menacées. L’archipel est de plus en plus urbanisé, les mares sont comblées, transformées en piscines ou élevages de poissons. Mais même lorsque les crevettes semblent avoir disparues, il suffit qu’un nouveau creux se forme dans la roche, qu’une piscine soit abandonnées ou que les poissons aient disparus pour qu’en quelques mois, l’eau redevienne rouge. Car le véritable milieu de vie de l’ŌpaeʻUla n’est pas la surface, mais le socle volcanique fissuré de l’archipel et elles profiteront toujours de la moindre occasion pour ressortir au grand jour. Pourtant d’année en année les eaux se sont de moins en moins rouges et plus de 90% des mares ont été bouchées et ces étranges animaux sont de plus en plus en danger.

Sauvons les petites prisonnières!

J’écrirais bientôt une fiche de maintenance complète sur les ŌpaeʻUla, mais je vous en livre d’ors et déjà la conclusion: c’est vraisemblablement l’animal de compagnie le plus simple à maintenir ever, chez soi comme au bureau ou encore dans un cadre éducatif. Pourtant l’animal est difficile à trouver dans le commerce ou chez des particuliers. Les écosphères, pourtant inadaptées sur le long terme sont vendues très cher (~100€ pour ~15 crevettes à l’intérieur) et les rares éleveurs professionnels européens les vendent à un prix tout aussi rédhibitoires (ce sont justement les fournisseurs des fabricants de boules).

Si l’animal vous intrigue, il est je pense important de ne pas céder à la tentation et de boycotter ce commerce. Évitez également d’en acheter sur place, puisque ce sera généralement à la suite d’un prélévement dans la nature. Prenez votre mal en patience et tournez vous plutôt vers les rares éleveurs particuliers que l’on peut rencontrer, notamment en France.

J’aimerais remercier particulièrement Mustafa du site Petshrimp ainsi que l’équipe de Fuku-Bonsai, deux sites vendant cette espèces de crevettes mais militant également pour des conditions de maintenance correctes et proposant de la documentation sur le biotope et les légendes associées aux ŌpaeʻUla.