Schlumbergera « truncata » le cactus de Noël

C’est enfin la saison des cactus de Noël. Alors que les jardineries commencent enfin à vendre des Schlumbergera en boutons, mes deux clones sont en pleine floraison.

Contrairement à une idée reçue les cactus de Noël ne sont pas des Schlumbergera truncata mais des hybrides, généralement entre S. truncata et S. russeliana aussi appelés Schlumbergera ×buckleyi. Les deux espèces botaniques peuvent être assez fragiles et capricieuses (notamment S. russeliana) mais S. ×buckleyi est assez résistant pour être devenu un incontournable des plantes d’appartement.

Il existe néanmoins deux groupes parmi ces hybrides. Le groupe BT (buckleyi-truncata), issu d’une hybridation réalisée 1852 était jadis très populaire. Il a beaucoup hérité de son parent S. russeliana dans la forme de ses petits phylloclades à bouts ronds ou de ses fleurs en trompette (actinomorphes) tournées vers le bas. Il a gagné son surnom de cactus de Noël avec sa floraison hivernale mais est aujourd’hui introuvable dans le commerce mais se transmet de passionné à passionné… A moins que votre grand-mère en a encore et toujours chez elle!

Mais bon, on n’est pas encore tout à fait en hiver et les hybrides qui fleurissent en ce moment sont du deuxième groupe, le groupe TB (truncata-buckleyi). Ils sont sans doutes issus de croisements entre S. ×buckleyi avec S. truncata et héritent beaucoup de caractéristiques de ce dernier. Les phylloclades sont plus gros et dentés, les fleurs zygomorphes adaptées à la pollinisation par des colibris s’ouvrent horizontalement. Ils sont également plus résistants que les cactus du groupe BT et les ont petit à petit supplantés dans le commerce.

Si le public francophone a repris le surnom de cactus de Noël les anglophones ont opté pour un Thanksgiving cactus en raison de sa floraison précoce. Ils sont parfois identifiés Schlumbergera truncata mais les espèces botaniques sont virtuellement introuvables dans le commerce grand public et tous les cactus de Noël en magasin sont des hybrides. En cas de doute il est aisé de faire la différence entre l’hybride et l’espèce botanique pendant la floraison: l’ovaire (puis le fruit en cas de pollinisation) de S. ×buckleyi TB possède quatre côtes alors que l’ovaire (et le fruit) de S. truncata est rond et lisse.

Une autre différence entre les cactus des groupes BT et TB est leur variété. Là où tous les BT ont des fleurs violettes et seulement une poignée de cultivars notables, les TB ont été déclinés en de très nombreux cultivars multicolores. La plupart des TB sont également violets, mais il est courant d’en trouver des rouges, des blancs et même des jaunes. De très nombreux cultivars sélectionnés autant pour la couleur que pour la forme et la taille de leurs fleurs existent et rien ne vous empêche de créer le vôtre.

Mais la plupart des clones sont autostériles. Cela veut dire qu’il est impossible de polliniser une fleur avec son propre pollen ou avec le pollen d’une fleur issue du même buisson. Il faut avoir deux cultivars différents pour espérer une fécondation. On peut noter également qu’il existe des clones stériles triploïdes comme ‘Gold Charm’ et des clones tétraploïdes parfois autoféconds, artificiels comme ‘Aspens’, spontanés comme ‘Peach Parfait’ ou encore hexaploïdes ou octaploïdes. D’autres hybrides existent aussi, mais on en reparlera une autre fois.

Mes deux clones matures ont des fleurs rouges et violettes ainsi que des phylloclades assez différents au niveau de la forme des dents. Ce sont des hybrides du commerce, sélectionnés pour leur résistance et vendus sans nom. Je les ai croisés entre eux et j’espère avoir des graines viables d’ici quelques mois. Je les ai aussi pollinisés avec un Rhipsalidopsis ×graeseri ou « cactus de Pâques » dont j’avais conservé le pollen au congélateur au printemps.

Ce billet n’a absolument pas vocation à être complet et je vous invite à aller sur le site de Michel Combernoux pour plus d’informations générales sur les Schlumbergera et autres cactus épiphytes. Le prochain billet sur les cactus épiphytes sortira probablement à la floraison de mon BT ou bien à une autre occasion.

Introduction aux cactus épiphytes

Les cactus forment une famille de plantes passionnante. Leurs formes aussi variées qu’inhabituelles attirent pas mal de botanistes du dimanche. Durant mon adolescence j’ai été de ceux-là. J’ai eu une jolie petite collection de petits cactus achetées en promo en grande surface ou bouturées par-ci par-là.

Les cactées ont la réputation d’être des plantes faciles d’entretien, mais je ne suis pas de cet avis. Déjà elles nécessitent beaucoup de lumière, difficile à procurer dans un appartement de la région parisienne. Ainsi beaucoup de mes cactus cierges poussaient tordus et filés, tentant de diriger leur tige vers les fenêtres pourtant déjà proches. D’autres stagnaient au point de ne pas prendre un seul mm en plusieurs années de culture. Il est difficile de juger à l’œil de leur santé et ce n’est parfois qu’après plusieurs années de culture inadaptée qu’on se rend compte que la plante est condamnée. J’ai eu néanmoins du succès avec quelques espèces faciles. Deux événements ont mis un point final (ou presque ?) à ma collection alors que ma maintenance s’améliorait : une invasion de cochenilles ayant résisté à tous les traitements que j’ai tentés et finalement le vol de mes cactus restants quelques jours après un déménagement.

Depuis j’ai pris la décision de ne plus prendre de cactus à moins de pouvoir leur donner des conditions de croissance optimales. J’envisage de recommencer une petite collecte de cactus désertiques, en me concentrant uniquement sur les espèces susceptibles de vivre à l’année  dans une jardinière, là où les autres plantes grillent littéralement au Soleil et à la chaleur des murs… Mais depuis quelques années un groupe très particulier de cactus m’a séduit et j’ai décidé de vous présenter les espèces que je cultive à chaque fois que j’ai une floraison… Et la première devrait arriver courant octobre-novembre. Je parle bien sur des atypiques cactus épiphytes et du très populaire « cactus de Noël ».

Rhipsalidopsis ×graeseri ou « cactus de Pâques » en fleur au moins de juin.

Épiphyte vient de επι (epi) « sur » et φυτο (phyto) « plante » et caractérise donc les plantes qui poussent sur d’autres plantes sans les parasiter. C’est un comportement typique des forets brumeuses tropicales même si on trouve des épiphytes dans d’autres biotopes. Or les cactus on les imagine plus aisément plantés dans la rocaille au milieu du désert, en plein Soleil. Qu’est-ce qui a bien pu pousser des plantes aussi bien adaptées à la sécheresse à s’installer sur les branches des arbres perpétuellement humides ? La question n’est pas encore tranchée, mais on peut avoir des brides de réponses en regardant comment les cactus se sont adaptés aux milieux désertiques.

Evolution et adaptations des cactus

On n’a pratiquement pas de restes fossiles de cactus, mais on pense la famille très jeune. Impossible donc de savoir à quoi ressemblaient les cactus éteints. Néanmoins la grande variété de cactus actuelle permet d’étudier des espèces très primitives ressemblant beaucoup à des plantes beaucoup plus ordinaires. Les genres Leuenbergeria et Pereskia ont ainsi déjà les aréoles bardées d’épines (feuilles modifiées) caractéristiques des cactées mais ont encore des feuilles, fines et annuelles ainsi qu’un tronc fin, non succulent.

Ce sont des plantes à croissance rapide appréciant une certaine humidité, mais les aréoles épineuses sont déjà une adaptation au milieu aride : là où l’eau manque, là où les autres plantes sont rares, le cactus devient une source d’eau et de nutriments évidente. Pousser plus vite pour compenser les dégâts n’est ni possible ni suffisant. Les épines sont un moyen de défense efficace contre les herbivores bien que, vous l’imaginez bien, nombre d’animaux s’y sont également adaptés.

Il y a une autre adaptation à l’aridité que l’on trouve déjà chez les Pereskioideae c’est le métabolisme acide crassuléen. La plupart des plantes perdent par évapotranspiration jusqu’à 93% de l’eau qu’elles absorbent. C’est un luxe qu’une plante désertique ne peut se permettre ! La nuit, les stomates des plantes grasses s’ouvrent, laissant rentrer le dioxyde de carbone vital à leur métabolisme. Mais c’est aussi par ces stomates que s’échappe l’eau sous forme de vapeur.  En réalisant la fixation du CO2 de nuit, lorsqu’il fait plus frais et humide, la plante ménage son stock d’eau. Le dioxyde de carbone étant inutilisable de nuit, il est stocké sous forme d’acide malique, citrique ou isoctrique dans les vacuoles des cellules de la plante pour un usage ultérieur.

De jour les stomates sont fermés, mais la lumière du Soleil permet à la plante de synthétiser les glucides dont elle a besoin en utilisant les acides stockés dans ses tissus comme source de carbones sans perdre une goutte d’eau. Ce métabolisme dit crassuléen (CAM) a évolué indépendamment chez de nombreuses plantes grasses notamment les crassulacées qui lui ont donné leur nom. Les Leuenbergeria et Pereskia sont capables de ce mécanisme mais à la différence de la majorité des cactées elles peuvent également passer au métabolisme C4 plus classique. On ne sait pas si le métabolisme crassuléen est un caractère acquis par l’ancêtre commun des cactées actuelles ou s’il est apparu plusieurs fois dans l’histoire évolutive de la famille. En effet les Maihuenioideae, une famille plus dérivée que les Pereskioideae et les Opuntioideae en est absolument incapable alors que la plupart des Didieraceae, de proches parents des cactus sont souvent CAM strictes.

Malgré la présence de rares stomates sur les tiges, les Pereskioideae font de la photosynthèse essentiellement par leurs feuilles. Ce n’est plus le cas chez les cactus plus dérivés. Chez les Opuntioideae, les feuilles deviennent plus petites, vestigiales, voir disparaissent totalement tout comme chez la famille la plus grande et la plus dérivée : les Cactoideae. Les tiges à l’inverse enflent et prennent une couleur verte. La plante perd en surface tout en gagnant du volume. Elle peut ainsi stocker plus d’eau, d’acides et de nutriments, diminuer encore plus l’évaporation de l’eau tout en ne se privant pas de soleil. Toutes ces adaptations ne sont pas spécifiques aux cactus, on les trouve chez de très nombreuses espèces de plantes de milieux arides. Si certaines familles comme les crassulacées ont opté pour de larges feuilles succulentes, d’autres comme les euphorbes ont opté pour un tronc succulent et des feuilles vestigiales. Beaucoup ont développé des épines les protégeant des herbivores et toutes ont opté pour le métabolisme acide crassuléen.

Mais les plantes grasses ne sont pas les seules à avoir choisi des adaptations similaires : les orchidées, les broméliacées, qui sont épiphytes ou des Sedum qui sont litophytes (poussant dans la rocaille). Ce ne sont absolument pas des plantes de milieu aride, mais elles sont néanmoins soumises à de violents stress hydriques. Les plantes litophytes de montagnes ont droit à des pluies abondantes et de la rosée tous les jours, mais leur substrat rocailleux sèche vite au Soleil. Si ces plantes veulent survivre au violent Soleil alpin, elles doivent être capables de stocker et d’économiser cette eau pourtant abondante. Il en est de même pour les plantes épiphytes. Malgré la brume quotidienne et la mousson, l’écorce des arbres n’est plus très humide en journée, notamment pendant la saison sèche. Il arrive d’ailleurs que des plantes succulentes de milieu aride comme des aloés ou des cactus non épiphytes comme les oponces se retrouvent à pousser en épiphyte. Je vous laisse les découvrir dans ces deux galeries.

Accidentally Epiphytic Succulents

Accidentally Epiphytic Cactus

Les cactus épiphytes

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que des cactus se soient adaptés au milieu forestier, là où leurs talent pour l’économie d’eau sont les plus utiles : dans la canopée. Tous les cactus épiphytes sont des Cactoideae, mais ils ne sont pas tous apparentés. Au moins six lignées indépendantes sont devenues épiphytes et sont devenues des plantes d’intérieur de choix ! Leur entretient est aisé. Cultivées sous nos latitudes elles peuvent apprécier le plein Soleil (équivalent à la pénombre des arbres sous les tropiques) mais s’adaptent plutôt bien en intérieur. On peut également les faire estiver en extérieur, car ils ne craignent pas nos pluies abondantes du moment que leur substrat est bien drainé. Mais plus intéressant encore, tout comme les orchidées et les broméliacées, leur floraison peut être très impressionnante au point de leur avoir valu le surnom de « cactus orchidée ». Nombre d’hybrideurs ont donné naissance à des variétés aux fleurs grandes, colorées et parfumées. Les floraisons abondantes et aisées de ces espèces ont charmé bon nombre d’amateur de cactus et de plantes en général.

On peut distinguer deux grands groupes de cactus épiphytes et lithophytes. Le plus grand est la tribu Hylocereae. On y trouve les cactus « queue de rat » (Aporocactus), très populaires il y a quelques décennies, les Hylocereus et Selenicereus donnant les fameux fruits du dragon ainsi que les Epiphyllum au sens large cultivés pour leurs grandes fleurs colorées. On y trouve donc des cactus ressemblant aux cactus désertiques, cylindriques et bardés d’épines mais également des espèces donnant l’impression d’évoluer en marche arrière. Leurs articles s’étalent en prenant la forme d’une feuille et les épines disparaissent.

Le même phénomène est observable dans la tribu des Rhipsalideae où l’on peut trouver les cactus gui aux articles cylindriques mais fins et dépourvus d’épines mais aussi les fameux cactus de noël et cactus de pâques à la floraison abondante. Quatre autres familles plus petites existent, la plus connue étant le genre Pfeiffeira aux petites fleurs orange et aux baies roses.

Je vous laisse avec ces deux classifications possibles des cactus épiphytes selon les dernières analyses moléculaires en date.