Le cactus hybride surprise

Fin octobre, à l’occasion de la fleuraison de mon cactus de Noël j’avais dit que mes clones n’étaient pas identifiés à des cultivars en particulier. Quelques jours après je tombais en jardinerie sur deux variétés de Schlumbergera très particulières. Leur port est dressé, leur phylloclades sont ornés de longues griffes fournées vers l’extérieur avec une aréole à la base. Les bourgeons des fleurs sont encore plus étranges, ils sont courts, froissés, déjà ouverts et semblent symétriques avec des pétales inversés ou tubulaires. Elles étaient violettes ou blanches, j’ai acheté un pot de blanches (mais j’ai ramassé un clade cassé au bourgeon violet).

Déjà perplexe à l’achat (surtout à cause des boutons en chou fleur), je le suis encore plus une fois rentré chez moi. Le pot est estampillé « Schlumbergera Thor ». Dans le monde des cactus épiphytes Thor sonne comme Thoruplund, un hybrideur et pépiniériste danois célèbre pour ses variétés de Schlumbergera et Rhipsalidopsis sélectionnées à la fois pour leur beauté et leur résistance comme le ‘Thor Sophia’ jaune ou le ‘Thor Ida’ d’un rose très délicat… Seulement aucune mention dans leur catalogue d’une variété aux phylloclades et aux fleurs aussi étranges.

Ma perplexité augmente quand je commence à comparer le cactus acheté avec les Schlumbergera les plus atypiques. Ses phylloclades pourraient faire penser à Schlumbergera ‘Enigma’, une variété rare d’origine inconnue et à la floraison aussi atypique que chaotique. Hybride inconnu? Cristation? Infection virale? Nul ne le sait, et me voilà donc bien avancé!

Merci à André Norman de m’avoir autorisé à utiliser les photos suivantes:

Mon regard se tourne ensuite vers les très rares ×Hatbergera. Ce sont des hybrides intergénériques entre Schlumbergera et Rhipsalidopsis (ex. Hatiora), soit entre des cactus de Noël et des cactus de Pâques. Les phylloclades et les bourgeons de mon ‘Thor’ ressemblent beaucoup aux différents ×Hatbergera connus (beaucoup sont originaires du Japon). Certains pensent même que ‘Enigma’ serait lui aussi un ×Hatbergera.

Cela reste néanmoins sujet à controverse, car le seul hybride intergénérique confirmé (Boyle & Idnurm 2003) est anatomiquement différent. Une autre hypothèse serait une autofécondation accidentelle donnant des individus consanguins et difformes ou encore une mutagenèse artificielle. Je trouve personnellement ces variétés très semblables à l’hybride de Boyle. Il ne manque à ce dernier que les griffes des truncata que sa mère ×buckleyi ne pouvait pas lui transmettre. Quant à l’hypothèse de souches consanguines je n’y crois pas. Tous les cactus de Noël sont issus d’une poignée seulement de clones sauvages et il serait étonnant que des problèmes de consanguinité pareils n’apparaissent qu’en cas d’auto-fertilisation (d’individus autrement sains). De plus quelques cas d’auto-fertilisation contrôlée existent et ont donné des souches certes fragiles, mais anatomiquement normales.

Finalement j’apprends que c’est bel et bien une nouvelle variété proposée par Thoruplund, mais trouvable uniquement chez leurs distributeurs dont ma jardinerie fait visiblement partie. Peu d’informations sont trouvables à son sujet à part qu’il existe bel et bien une variété rose et une variété jaune. Rien du tout concernant l’origine génétique de l’hybride mais la plupart des passionnés de Schlumbergera pensent qu’il s’agit bel et bien d’hybrides ×Hatbergera en raison des grandes similitudes avec les cultivars asiatiques considérés comme tels. La forme violette ressemble pas mal à la variété ‘Konpeitou’ par exemple et la blanche à ‘Petite Diamond’.

Une fleur s’est enfin ouverte, malgré le rebiquement vers le bas de certains pétales elle reste grossièrement symétrique. Les filets sont beaucoup plus longs que le pistil ce qui se retrouve également chez les autres hybrides semblables, mais pas systématiquement puisque les fleurs sont très aléatoires. L’anatomie des pétales est également semblable. Dans mon cas les étamines sont fines et semblent dépourvues de pollen. Le fleur est donc stérile, au moins du coté mâle et cela renforce l’idée d’un hybride intergénérique.

Coup de com du pépiniériste visiblement puisque ces cactus sont disponibles dans de certaines jardineries en Europe bien qu’ils aient peu d’intérêt commercial grand public (ils sont un peu « moches » et instables)… Et je me retrouve à le faire de la pub sans commission. Mais bon ce n’est pas tous les jours que l’on a des hybrides autres que les classiques Schlumbergera TB et Rhipsalidopsis ×graeseri, alors on en profite.

Prochain article normalement lorsque mon ×buckleyi va fleurir, et j’espère qu’il le fera en décembre cette année comme sa mère!